bouddhisme Esprit

Le vide, ce n’est pas rien !

“La forme est le vide, le vide est la forme”  Sutra de la grande sagesse

Il y a une notion fondamentale dans le bouddhisme zen, c’est Ku. Nous traduisons généralement Ku par vide ou vacuité. Si on prend le terme de vacuité au sens de rien ou néant (ce qui ne veut pas dire la même chose…), comme on le fait souvent en occident, on arrive fatalement à une vision nihiliste. C’est bien sûr un contresens, car dans la philosophie bouddhiste rien ne peut naitre de rien, du fait de la loi de causalité. Même si les phénomènes n’ont pas de substance propre, s’ils ne sont que la production conditionnée d’autres phénomènes, ils existent pourtant, nous en faisons l’expérience à chaque instant.

Ku c’est le non créé, le non manifesté, mais cette non-substantialité n’est pas le néant qui se dit Mu en japonais (rien, absence de…), car du néant ne pourrait sortir aucun phénomène. La vacuité contient l’état d’être et de non être, c’est le flux permanent dans lequel les  phénomènes apparaissent et disparaissent. Rien dans notre corps, dans notre esprit, dans le monde qui nous entoure et que nous appelons la réalité n’est éternel, immuable et infini. Il n’y a que des phénomènes qui naissent d’autres phénomènes – c’est l’interdépendance–, et pour une durée limitée – c’est l’impermanence.

Ku, le vide et la forme

Ku est à l’origine de tous les phénomènes. Le mot phénomène vient du mot grec phainomenon qui signifie apparence. Le phénomène n’existe et prend forme que par sa relation avec nous-mêmes, à travers nos perceptions, nos sensations et la conscience que nous avons de nos perceptions et de nos sensations. Ce que nous appelons la réalité, n’est pas le monde tel qu’il est, mais le monde tel qu’il nous apparaît.

L’existence et la non-existence ne font qu’un, comme le vide et la forme. Le vide permet à la forme d’apparaître, et dès que la forme apparaît, le vide apparaît également. C’est la différence entre la vacuité qui est sans limite, parce qu’incréé, et le vide qui est la conséquence de la création de la forme. C’est ce que dit le Sutra de la grande sagesse, l’Hannya Shingio qui est chanté à la fin de zazen : « Le vide est la forme, la forme est le vide » Ce texte ajoute : « toute existence a le caractère de Ku, il n’y a ni naissance ni commencement ni pureté ni souillure ni croissance ni décroissance ».

Cette vision du monde, très éloignée des philosophies matérialistes occidentales, s’est trouvée confortée ces dernières décennies par les recherches sur la matière subatomique qui a montré le caractère non défini des particules élémentaires. Ces particules qui forment pourtant la matière de toute chose, n’ont aucun caractère stable, passant de l’état d’être à non-être pour celui qui les observe. 2500 ans après Bouddha, nous découvrons grâce à la physique quantique et aux accélérateurs de particules, que sa vision, bien que totalement intuitive, était juste.

Ku ce n’est pas le néant

Mais Ku n’est pas le néant. Derrière cet état de non créé, de non manifesté, il y a quand même « quelque chose ». On peut l’appeler énergie, force créatrice, conscience cosmique ou Dieu… Les physiciens préfèrent parler d’un champ de possibilités que notre conscience déterminerait, ce qui veut dire, en simplifiant, que la matière, dans l’état où nous la connaissons – il peut y avoir une infinité d’autres possibilités – n’existe que par sa relation avec celui qui l’observe.

S’il serait hasardeux de dire comme certains que c’est la conscience qui crée la matière, on peut quand même en déduire que c’est la conscience qui donne forme à la matière, et qui, par son interaction, crée le phénomène. Certaines expériences ont même montré un changement de comportement des particules selon le niveau d’intensité de l’observation. http://www.sciencedesoi.com/physique-quantique-nature-realite/

Cela peut nous amener à comprendre Ku comme un espace-temps infini  dans lequel apparaitraient, évolueraient et disparaitraient les phénomènes. Mais cette vision de l’espace-temps comme substance originelle est erronée. L’espace et le temps sont eux-mêmes phénomènes. Ils se créent au fur et mesure de l’expansion de l’univers comme un ballon que se gonflerait infiniment. Ku n’est pas l’espace ni le temps, il les contient.

Ku est au-delà de l’état d’être et de non-être dans lequel tout objet physique ou mental se manifeste ou s’anéantit, il est au-delà des phénomènes. Ku est l’incréé qui porte en lui toutes les créations possibles. C’est notre état originel, celui que nous retrouvons quand nous méditons et qui va éclairer de façon nouvelle et plus profonde notre perception et notre compréhension du monde, des autres et de nous-même.

Ku c’est l’esprit du zazen

Nous pouvons observer, notamment durant la méditation, que nos pensées, nos émotions surgissent de ce vide et y retournent, mais nous ne savons pas dire ce qu’est ce vide. Comme l’écrit Maître Roland Yuno Rech dans Le champ de la vacuité : « Si on fait du vide quelque chose de substantiel, si on commence à vouloir le définir, alors ce vide devient un nouvel objet d’attachement. La vacuité ne peut pas être saisie en elle-même. » S’observer soi-même, durant la méditation, c’est comme observer la matière de l’intérieur. Ce qui nous semble solide et plein, s’avère au fur et à mesure qu’on le pénètre, vide et inconsistant.

Faire l’expérience de la vacuité, c’est entrer dans l’espace sans bords et sans fond dans lequel tombent nos perceptions, nos sensations, nos émotions, nos pensées, dans un mouvement perpétuel d’apparition et de disparition. C’est voir la réalité de notre nature et de la nature de l’univers. La vacuité ce n’est pas rien, au contraire, c’est le champ infini des possibles.

5 Commentaires

  • Eric Haeny

    Bonjour,
    Merci pour vos articles toujours très intéressants.Ca demande du temps pour comprendre, et l’article concernant ” Le vide ce n’est pas rien” demande un `lâcher` prise. Saisir intellectuellement ce texte… ça passe pas
    Belle journée

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    • Richard Seff

      Oui, saisir intellectuellement de toute façon ne suffit pas à comprendre. Il faut que le mot et l’idée entrent en résonnance avec quelque chose en nous . Si vous observez durant quelques minutes la façon dont vos perceptions, vos sensations, vos émotions, vos pensées apparaissent et disparaissent naturellement, alors vous saisirez la vacuité, comme on perçoit le vide de l’espace en regardant les étoiles.

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  • Max Ruiz

    Très beau texte, d’une apaisante clarté. J’aimerais m’en souvenir au moment de la mort.

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  • Gustavo Woltmann

    Bonjour Richard
    J’ai très apprécié votre article, franchement votre blog est une découverte pour moi, j’ai hâte de voir tous les articles. Namaste

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