bouddhisme Conscience

“Avec nos idées nous bâtissons notre monde”

« Nous construisons notre monde, alors que nous croyons le percevoir » Paul Watzlawick

Bouddha a dit : « Nous sommes ce que nous pensons. Tout ce que nous sommes résulte de nos pensées. Avec nos idées nous bâtissons notre monde ».  Cette phrase, assez déroutante pour qui la lit pour la première fois, est pourtant un des piliers de la philosophie bouddhiste. Ce que nous appelons le monde, la réalité, n’est qu’une illusion. Non que le monde n’existe pas, mais nous ne le voyons pas tel qu’il est réellement, ni même tel que nous le percevons, mais comme nous l’interprétons.

Bouddha ne dit pas que le monde est créé par nos idées – ce qui serait une interprétation nihiliste du monde –, mais qu’avec nos idées nous bâtissons NOTRE monde. Nous avons mis des mots sur les choses, sur nos sentiments, projeté des images sur nos désirs, sur nos peurs. Nous avons classé, discriminé, jugé ce qui était grand ou petit, beau ou laid, bon ou mauvais. Nous nous sommes fait une IDEE du monde, et nous prenons cette idée pour la REALITE. Combien de conflits, personnels et collectifs, s’épargnerait-on si tout le monde avait conscience de cela ! On ne se bat pour ses croyances qu’à partir du moment où on croit qu’elles sont vraies.

Déconstruire ses constructions mentales

Ces constructions mentales qui constituent NOTRE monde nous empêchent de voir LE monde. Il faut donc commencer par déconstruire ce que nous appelons la réalité, prendre conscience de son caractère illusoire et relatif pour accéder au monde tel qu’il est. Je dis accéder, car je ne pense pas qu’on puisse, avec nos capacités cognitives, le percevoir et encore moins le comprendre dans sa globalité. S’engager dans cette voie, reviendrait à croire qu’on peut atteindre la Vérité, autrement dit, à croire à une illusion.

L’idée que nous construisons notre réalité – ce qui semble aller à l’encontre du bon sens, du « je sais ce que je vois » – a été reprise dans la deuxième moitié du 20 e siècle, soit plus de 2500 ans après Bouddha, par des psychologues, notamment par le courant qu’on a appelé l’école de Palo Alto, pour développer de nouvelles thérapies.  Paul Waltzawick, l’un de ses fondateurs, a écrit en présentation du livre L’invention de la réalité : « Nous construisons le monde, alors que nous pensons le percevoir. Ce que nous appelons « réalité » (individuelle, sociale, idéologique) est une interprétation, construite par et à travers la communication. Un patient est donc enfermé dans une construction systématisée, qui constitue un monde à lui : dès lors la thérapie va consister à tenter de changer cette construction ».

Il n’y a pas de vérités, juste des croyances. Enfin, je crois…

Bouddha déjà – encore ! – avait pressenti ce mécanisme psychique en différenciant la perception qui reste au niveau inconscient, la sensation qui est l’effet physique et/ou psychique de la perception en soi, et la prise de conscience de cet effet qui devient pensée. Si nos organes sensoriels perçoivent bien quelque chose, si notre corps réagit à leurs stimulis, c’est la pensée qui donne à ce quelque chose sa forme et son sens. Pour reprendre un exemple cité par Paul Watzlawick, un bébé peut voir un feu rouge dans la rue, il n’aura pas le sens de cette perception. Sa perception ne prendra pas la forme, encore moins le nom, de « feu de signalisation ». Il ne comprendra pas son rôle dans la circulation, ce ne sera pour lui qu’une simple lumière rouge. C’est ce circuit psychique entre ce qui est perçu et son interprétation, c’est à dire le sens que l’on donne à nos perceptions et aux sensations qu’elles provoquent en nous, qui est à l’origine de notre vision erronée du monde. Nous croyons voir le monde dans sa réalité, alors que ce n’est que notre interprétation, notre représentation du monde.

On retrouve aussi cette démarche analytique dans les écrits de Boris Cyrulnik. Il écrit dans son livre La nuit, j’écrirai des soleils : « Croyant parler du monde, le sujet ne parle que de l’impression que ce monde lui fait ». Rarement le fait lui-même est à la source de nos conflits. La même tape dans le dos peut susciter la sympathie ou un coup de poing selon la façon dont on l’interprète, selon l’idée qu’on se fait de ce geste. De même, on ne se bat pas vraiment pour les fils barbelés qui marquent une frontière, mais pour l’idée que l’on se fait du pays et du peuple qui vit de l’autre côté. On se bat pour conquérir ce qu’on ne connais pas,  pour posséder ce qu’on n’a pas, pour ce qu’on imagine, pour une idée, encore ! Et  l’idée de perdre ce qui nous appartient nous terrorise… On peut se battre à mort pour 5 m2 de goudron sur un parking, un piquet mal placé dans le jardin du voisin, juste pour défendre l’idée qu’on se fait de son territoire. N’est-ce pas de la folie ?

Les fous de Dieu

De même, personne ne se bat pas réellement pour Dieu. Rares sont les athées qui tuent les croyants pour la seule raison qu’ils croient à un Dieu. Le contraire, malheureusement, est plus fréquent. La plupart des guerres de religion ne se sont pas développées sur le fait qu’il fallait croire ou ne pas croire en Dieu, mais sur la façon dont il fallait croire, sur l’idée que ces religions se faisaient de Dieu et de la meilleure façon – la seule pour les plus extrémistes – de  le servir.

Tous croient accomplir « la volonté de Dieu », attribuant à Dieu lui-même la responsabilité de leurs pires exactions, depuis l’Inquisition catholique jusqu’aux attentats islamistes. Je voudrais juste faire remarquer que le terme « Volonté de Dieu » est un oxymore. Dieu, tel que ces religions nous le présentent, c’est-à-dire omniprésent et tout-puissant ne peut avoir de volonté. On ne veut que ce qu’on n’a pas, or Dieu est TOUT. L’idée de volonté est impossible pour Dieu. Ces religieux, en réalité ne servent pas Dieu, ils se servent de Dieu pour imposer leurs propres volontés. Certains le font par calcul, d’autres par aveuglement, par ignorance.

Ne pas confondre la chose et l’idée de la chose

La réalité, telle que nous la vivons dans l’instant présent, l’ensemble de ce que nous percevons, ressentons, pensons, ne peut contenir dans un seul mot, prendre une seule forme. Si vous attrapez une pomme et que vous la mangez, le mot « pomme » ne rendra jamais complètement compte de la perception que vous aurez de sa forme dans votre main, de sa texture, de son odeur, de son goût. Quand vous dites : « c’est une pomme », vous parlez de l’idée que vous vous faites d’une pomme, de sa représentation, pas de ce que vous êtes en train de vivre.

Pouvoir nommer les choses, les regrouper par catégories nous est bien pratique pour communiquer avec nos semblables, et est sans doute à l’origine de l’extraordinaire développement de notre espèce. Il n’est pas question de porter un jugement négatif sur notre fonctionnement naturel. Mais il est indispensable de prendre conscience de la différence entre ce qui est du domaine du réel, c’est à dire l’expérience, de ce qui est du domaine de la représentation et de l’interprétation. Beaucoup de nos souffrances, parfois très profondes, personnelles et collectives, naissent de cette confusion.

L’ignorance nous pousse à croire, c’est l’origine de notre vision erronée, et l’ego nous pousse à vouloir croire, c’est l’origine de nos attachements.

1 Commentaire

  • patricia sorin

    Oui tout ceci est exact et bien expliqué. n’appartient ni au bouddhisme ni aucune autre famille de pensée. les familles de pensée construisent des “groupes conformes” culturels qui comme si bien expliqué trient, classent, jugent, soupèsent etc…

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