bouddhisme Conscience

Nos sociétés sont empoisonnées

“Lorsque la dernière goutte d’eau sera polluée, le dernier animal chassé et le dernier arbre coupé, l’homme blanc comprendra que l’argent ne se mange pas …”  Sitting Bull

Quand on a compris ce que sont les Trois Poisons dont parle Bouddha (voir article Les Trois Poisons), on ne peut que constater à quel point nos sociétés sont empoisonnées, partout dans le monde et quel que soit le régime politique qui les gouverne.

La manipulation de l’ignorance

L’ignorance, c’est à dire la certitude de savoir ce qu’on ne connaît pas, produit dans les médias et les réseaux sociaux un flot discontinu d’informations tronquées, déformées, fausses, de commentaires inconsistants, de jugements à l’emporte pièces, qui ne font que nous diviser, renforcer les clivages, entretenir les polémiques. Chacun trouve une raison pour rejeter l’autre, pour s’opposer à lui : l’élite contre le peuple, l’Europe contre les nations, la campagne contre les villes, les autochtones contre les migrants, les hétéros contre les homosexuels, les chrétiens contre les musulmans, ceux qui sont pour et ceux qui sont contre…

D’un côté, les partis populistes de droite excitent la peur de l’autre, jouent sur le sentiment d’appartenance, d’identité pour assoir leur pouvoir, en ouvrant grandes les vannes du racisme, de la xénophobie, du nationalisme, de l’intolérance morale. De l’autre, les partis d’extrême gauche, cherchent à exploiter la colère d’une partie du peuple, au risque de transformer ce qui peut être au départ une réaction légitime fasse à l’injustice ou à la précarité dont ils sont victimes, en haine aveugle contre « les riches », « les patrons », « les élites », les conservateurs », autant de mots aussi creux dans leurs définitions que dangereux dans leur maniement. Car cette façon de nous diviser en permanence, non seulement ne règle pas les problèmes de notre société, mais y contribue. Elle nous empêche de nous réunir autour de la même table pour essayer de trouver les vraies solutions qui pour la plupart dépassent largement nos frontières : régulation économique, normes écologiques, harmonisation sociale, etc.

Le modèle de la violence

Mais nos sociétés continuent à se développer sur le modèle de la violence. Krishnamurti a raison quand il dit : « Lorsque vous vous dites Indien, Musulman, Chrétien, Européen, ou autre chose, vous êtes violents (voir article Casser les murs). En effet, se mettre dans un groupe, s’identifier à une idéologie ou une religion, c’est rejeter l’autre, c’est le pousser hors de son cercle. C’est la source des clivages, des tensions, des affrontements, des guerres. Comme l’a très bien démontré Emmanuel Levinas dans Totalité et infini, en cherchant “le même” dans autrui, on nourrit le rejet de la différence, de l’inconnu en lui, et, au bout du compte, les totalitarismes. C’est par cet effacement de l’humain derrière l’assimilation à un groupe, à un nom, qu’on accepte qu’il y ait des « intouchables », des lois d’apartheid, ou qu’on laisse se noyer sur nos côtes des centaines de migrants. Ce n’est pas de la haine à proprement parler, mais c’est la même violence sociale dont la haine se nourrit. C’est le dénie de l’autre en tant qu’humain, non pas le même que moi, mais mon semblable.

La violence, qui est l’échec de la civilisation, se développe partout. Les médias et surtout les réseaux sociaux se nourrissent d’invectives, de polémiques, d’agressions verbales, qui se transforment en violence physique dans nos rues. Chacun se pose en censeur de l’autre, cherchant à imposer, par la force au besoin, ce qu’il croit juste, ce qu’il croit bon, ce qu’il croit vrai.

La musique (en particulier le rap), le cinéma, les séries TV, ne cessent de mettre en scène cette violence, de la banaliser en nous inondant d’images de meurtres, de tortures, de destructions, transformant la brute en héros, l’avidité et l’égoïsme en valeurs exemplaires. Être riche, puissant, célèbre, quels que soient les moyens par lesquels sont acquis cette richesse, ce pouvoir, cette célébrité, suffit à vous conférer une supériorité que personne ne conteste et que beaucoup admire.

Dans ce climat de violence, la haine, non seulement se répand et se banalise, mais trouve ses justifications. On considère comme une attitude normale de haïr celui qui n’est pas comme nous, ne pense pas comme nous, ne partage pas les mêmes croyances que nous. On trouve légitime de  l’empêcher de s’exprimer, voire de s’en prendre à son intégrité physique.

L’exploitation de l’avidité

Si l’ignorance est le fondement de nos  croyances, des rites et des mythes autour desquels nous avons bâtis nos sociétés, c’est l’avidité aujourd’hui qui fait tourner (si mal) notre monde. Le régime capitaliste s’est bâti sur la logique de la recherche du profit maximum, même si c’est au détriment des humains. Cette logique s’est exacerbée avec la montée en puissance de la financiarisation et la mondialisation du marché, poussant d’un côté aux délocalisations et aux fermetures d’usines pour rationaliser la production, et de l’autre, à la surproduction, avec pour seule finalité de reverser toujours plus de dividendes aux actionnaires.  Cette politique mondiale fait les ravages qu’on connait, tant sur le plan humain, sanitaire, qu’écologiques.

La surproduction entraîne l’exploitation des populations les plus faibles auxquelles on impose des conditions de travail inhumaines pour des rémunérations indignes, et la destruction de leurs ressources naturelles : sous-sols, forêts, cours d’eau, côtes maritimes… A l’autre bout de la chaîne, elle crée de plus en plus de déchets qui pollue nos terres, notre eau et notre air.

Le faux pouvoir des idoles

Pour écouler leurs nouveaux produits toujours plus nombreux, les marques nous inondent de publicités. Sur les murs, sur nos écrans, à la radio elles nous vendent à longueur de journée des objets plus désirables les uns que les autres, des promotions exceptionnelles, des promesses de bonheur, de santé, de jeunesse, de liberté retrouvée,  à travers des automobiles, des parfums, des crèmes de beauté, des smartphones… Mais, à peine venons-nous d’acquérir un de ces objets, que les marques nous proposent une nouvelle version meilleure, plus efficace, plus belle… Et nous maintiennent dans un état de frustration et de désenchantement permanent.

Nous croyons au pouvoir des objets, comme nos ancêtres croyaient au pouvoir des idoles. On arbore les logos sur nos vêtements tels de glorieux trophées ! Mais ce qui était autrefois une marque de courage et d’habilité – généralement une partie de l’animal féroce que le chasseur avait vaincu – n’est plus aujourd’hui que l’affichage ostentatoire de son pouvoir d’achat.

On juge  la valeur d’une personne à ce qu’elle possède : sa fortune, son pouvoir, sa célébrité. Les qualités telles que la générosité, l’intelligence, le talent, le courage ou la sagesse font beaucoup moins d’audimat et de vues sur Internet que les derniers achats vestimentaires d’une star fabriquée par la téléréalité.

L’homo consommateur

Plus nous sommes consommateurs, moins nous sommes acteurs de nos vies. Aujourd’hui nous achetons la nourriture en barquette, souvent déjà cuisinée. Les enfants ne savent pas à quoi ressemble à leur état naturel les céréales qu’ils mangent tous les matins ou les poissons panés qu’on leur sert à la cantine. Il en est de même des vêtements et de toutes les choses qu’on utilise au quotidien.

Tout est devenu consommation, même ce qui touche au plus intime de notre être. On veut s’acheter du bonheur, de la santé, du bien-être, de la sagesse… On peut même télécharger des applis sur son smartphone pour bénéficier de quelques minutes de médiation express ! Mais ce n’est pas dans les rayons « d’épanouissement personnel » qu’on peut trouver la recette magique du bonheur, mais en retrouvant l’unité en soi, en se débarrassant des modèles auxquels on veut ressembler. Au risque d’en décevoir certains, attendre un résultat de ces pratiques à la mode, c’est comme changer de raquette pour espérer mieux jouer au tennis !

De producteurs actifs nous sommes devenus consommateurs passifs. Nous ne produisons plus ce que nous consommons, nous travaillons pour pouvoir l’acheter. Nous avons abandonné le savoir-faire, source de notre liberté, par le pouvoir acheter, source de notre aliénation.

Le mythe de la célébrité

Mais l’avidité ne s’exprime pas que dans notre frénésie à posséder des objets, elle s’exprime à travers le besoin d’exister sur les réseaux sociaux, d’être célèbre. Comme l’avait déjà analysé Guy Debord dès la fin des années 60, notamment dans La société du spectacle, dans nos sociétés hyper-médiatisées le pouvoir de l’avoir est supplanté par le pouvoir d’être vu. Pouvoir totalement illusoire, entretenu pour distraire le peuple, car ce sont toujours les puissances financières qui, par le biais du “spectacle”, imposent leur modèle de marchandisation de la société.

Vouloir être plus remarqué, plus admiré, plus aimé que les autres est bien sûr une forme d’avidité qui nous pousse toujours plus vers la performance, la représentation, la recherche de profit. Cela entretien un climat de conflit permanent avec soi-même – nous sommes rarement à la hauteur de nos modèles réels ou mentaux , rarement satisfaits de notre position, rarement comblés par l’amour ou la reconnaissance qu’on attend en retour… –, et de conflit avec les autres avec qui nous sommes en concurrence.

L’encouragement de l’égoïsme

Nos sociétés consuméristes encouragent ainsi notre individualisme en nous faisant oublier notre interdépendance (voir l’article La vie est interdépendance).  Cet individualisme exacerbé nous fait ignorer l’autre, le rend invisible, ou pire, en fait un obstacle. C’est celui qui entrave nos désirs, nous empêche « d’être soi-même », comme disent les slogans publicitaires !…

Par ignorance, en voulant continuer à croire que nous agissons de façon autonome et indépendante, en ne voulant pas prendre réellement conscience des conséquences de nos actes, nous détruisons notre planète et les espèces qui l’habitent. Nous consommons toujours plus en étant toujours plus insatisfaits de ce que nous avons et toujours plus frustrés de ce que nous ne pouvons pas avoir. Nous vivons de plus en plus dans un climat de concurrence et de conflit avec les autres qui risque d’empirer encore avec les pénuries de nourriture et d’eau qui se préparent. Nous sommes aspirés dans une spirale infernale où chacun sait que nous courrons collectivement à notre perte, que nous hypothéquons dangereusement l’avenir de nos enfants et petit-enfants, sans qu’on puisse arrêter cette force centrifuge crée par les Trois Poisons.

Ces trois poisons, nous les produisons nous-mêmes et nous-même sommes capable d’en développer l’antidote. Sinon, même s’il agit lentement, il finira par nous tuer.

2 Commentaires

  • Eric Haeny

    Monsieur Richard,
    Vos textes sont si fournis ,si riche qu’ils demandent beaucoup de concentration , beaucoup de temps pour les lire.Merci de partager vos réflexions,c est très précieux
    Eric Haeny

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    • Richard Seff

      Merci pour votre message

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