Conscience Meditation

Revenir au réel

« La pensée est au mieux en décalage avec la réalité et au pire n’a rien à voir avec elle. »  Ajahn Chah

Méditer, c’est être dans le réel. Ce n’est pas chercher à s’évader de ce monde pour chercher quelque chose « ailleurs », mais au contraire revenir dans le monde. Vous allez me dire : « Mais dans ce cas pourquoi méditer ? Nous sommes déjà dans le monde réel ! » C’est ce que nous croyons. Nous croyons être dans le monde réel, mais la plupart du temps, sans nous en rendre compte, nous sommes dans notre monde imaginaire. Nous sommes physiquement ici et maintenant, mais nous n’en avons pas conscience. Notre esprit est ailleurs. Il est absorbé par nos pensées. Nous ne sommes plus conscients de ce qui est, de ce qui se passe autour de nous, et même, de ce qui se passe en nous. Nous sommes dans nos souvenirs, dans nos projets, dans nos préoccupations du moment… Nous ne sommes plus dans le monde réel, mais dans notre tête.

Réel et réalité

Je préfère parler du réel que de réalité. La réalité est une construction mentale bâtie à partir de nos perceptions et du sens que nous donnons à ce que nous percevons (à ce sujet lire l’article : Avec nos idées nous bâtissons notre monde). Ce que nous voyons, entendons, sentons est notre perception et notre représentation du monde, mais ce n’est pas le monde. Il y a un célèbre koan zen qui dit : « L’arbre qui tombe dans la forêt fait-il du bruit si personne ne l’entend ? »  Le monde « en soi » nous est inaccessible. Le réel, au contraire, c’est le vécu, l’expérience de notre relation au monde et aux autres. Nous ne savons pas ce qu’est la réalité, mais nous savons ce qu’est réel.

Lorsqu’on ressasse ses souvenirs, ses préoccupations ou qu’on rêve son avenir on perd le contact avec le monde. Observez-vous quelques minutes dans vos occupations quotidiennes et vous constaterez le peu de temps où vous êtes conscient de ce que vous voyez, entendez, sentez, même des gestes que vous faites…  Nos pensées occupent notre esprit au point de nous faire perdre la conscience de ce que nous vivons réellement.

Pensées et émotions

Ce qui est dangereux dans cette déconnexion avec le réel, c’est qu’elle est souvent une source de souffrances psychiques et de conflits intérieurs. Nous réagissons à ce que nous pensons, à ce que nous imaginons, comme si nous le vivions réellement. Nous réactivons les émotions qui sont attachées à nos pensées, qu’elles soient positives comme la joie ou le plaisir, ou négatives comme la colère, la convoitise, la peur ou la honte. Ainsi, même si nous vivons dans ce que certains psychologues appellent une réalité imaginaire, les émotions et les sensations que cette réalité imaginaire provoque sont, elles, bien réelles. Elles sont même parfois en complète contradiction avec ce que l’on est en train de vivre.  On a tous vécu ces moments où l’on se sent joyeux en se remémorant un bon souvenir alors qu’on est bloqué depuis une heure dans des embouteillages, ou, au contraire, être contrarié par un évènement passé alors que tout est serein autour de nous.

Beaucoup de nos émotions négatives sont totalement déconnectées de notre expérience personnelle. Nous pouvons ressentir de la jalousie ou de la haine pour des gens que nous ne connaissons pas simplement pour ce qu’on imagine qu’ils sont, pour « l’idée » qu’on se fait d’eux. Le racisme, l’antisémitisme, l’homophobie entre autres sont bâtis sur ce mécanisme. De même l’objet de nos désirs comme de nos peurs est plus souvent dans notre tête qu’au coin de notre rue.

Le monde virtuel

Depuis que l’homme a conscience d’exister, le réel est assimilé à ce qu’il vit, à son expérience d’être au monde, en opposition à ses rêves ou à ses croyances (on croit à ce qu’on ne peut jamais vérifier dans le monde réel). Nous vivons aujourd’hui dans des sociétés où l’information a remplacé l’expérience, l’image a remplacé le fait, le commentaire a remplacé le savoir et dans lesquelles nous perdons de plus en plus le contact avec le réel. Sur les réseaux sociaux chacun interprète les images postées par d’autres, réagit – souvent violemment – à des faits qu’il n’a pas vécus réellement, et donne son avis sur des sujets que le plus souvent il ne connaît pas.

Ce monde virtuel remplace de plus en plus le monde réel. Il suffit de regarder autour de soi dans la rue ou dans les transports en commun pour se rendre compte que chacun vit dans « son monde », sans avoir conscience de ce qui se passe autour de lui, l’esprit entièrement accaparé par ce qu’il voit sur l’écran de son smartphone ou ce qu’il entend dans ses écouteurs. On assiste même à un paradoxe quand l’expérience personnelle – la vie réelle – doit être re-présentée sur les réseaux sociaux pour être validée et donner à celui qui la partage l’impression d’exister vraiment.  Ainsi, notre expérience personnelle vécue se trouve disqualifiée dès qu’elle est confrontée à la représentation collective, à la « réalité » telle qu’elle nous est montrée à travers les médias et les réseaux sociaux. Le réel n’est plus ce que je vis, mais ce qu’on me donne à voir. Le monde nous est présenté comme est une télé-réalité globale dont nous sommes plus souvent spectateurs qu’acteurs.

Des faits aux fake news

Même l’information est aujourd’hui déconnectée du réel. Les faits sont tout de suite noyés sous le flux des commentaires, des émotions feintes ou sincères, des interprétations diverses et contradictoires, des opinions des uns, des réactions des autres, des commentaires sur les commentaires et des réactions aux réactions … Si bien qu’à la fin on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux. On voit comment se développent de plus en plus les idées complotistes sur le même modèle. L’opinion, la croyance, remplacent les faits. Il suffit qu’un ou deux autres individus partagent votre conviction pour que cette conviction devienne vérité. Ainsi, même si la Terre est entourée de satellites qui photographie notre planète sous tous les angles, certains continuent de croire que la Terre est plate et que tout autre explication n’est que manipulation… Croire à une idée, surtout si elle est simple, permet de se rassurer, de se donner l’illusion de maîtriser son environnement, de le comprendre. Le monde est complexe, changeant, il ne rentre jamais complétement dans les mots ni dans les équations. Comprendre qu’on ne sait pas demande beaucoup plus d’intelligence et de sagesse que croire que l’on sait.

Revenir dans le réel

Revenir dans le réel par la méditation, c’est être conscient de ce qui est, ici et maintenant. Notre activité intellectuelle, comme nos émotions, nos sensations, nos sentiments, en font partie. Il ne s’agit pas de les rejeter. Penser, imaginer fait partie du vécu de chaque être humain. C’est même ce qui le constitue. Et puis il est parfois bien agréable de pouvoir rêver, s’inventer d’autres vies, partir dans des endroits imaginaires… Que deviendrait l’art si nous n’avions pas cette chance extraordinaire de pouvoir imaginer ce que nous ne connaissons pas. N’est-ce pas d’ailleurs notre capacité d’imaginer qui nous a amené au sommet de la chaîne animale ?

Lorsqu’on médite, on s’efforce de ne pas s’attacher aux pensées, de ne pas s’identifier à elles comme on le fait habituellement, de ne pas croire à l’idée qu’on se fait des choses. Croire que ce que nous pensons est réel est la source de toutes nos illusions et de beaucoup de nos souffrances.

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