Conscience Ego Meditation

Les trois poisons

 

Nous fabriquons nous-mêmes nos trois poisons, et le seul antidote est en nous.

Dans la philosophie bouddhiste, les trois sources principales de nos souffrances sont Moha, l’ignorance – mais  aussi l’égarement, l’aveuglement -, Râga, l’avidité et Dvesa, la haine et la colère. C’est ce que Bouddha a appelé les Trois Poisons.

Le problème de ces trois poisons, c’est que nous les produisons nous-mêmes, ils se développent en nous depuis le temps où l’homme n’était pas encore Sapien, comme ces bactéries qui habitent notre corps et qui peuvent à la fois protéger nos organismes, mais aussi nous rendre malades et même nous tuer.

L’ego fabrique ses poisons

C’est dans notre volonté naturelle de vouloir nous maintenir en vie qu’il faut chercher certainement l’origine de la création de ces trois poisons. Nous avons compensé notre ignorance par notre capacité à croire à la réalité de ce que nous imaginons et pensons, et nous nous sommes attachés à nos  constructions mentales. Nous avons ompensé notre précarité par la possession de biens matériels (réserves alimentaires, armes, vêtements…) ou intellectuels (savoirs, pouvoirs politiques ou religieux…). Nous avons compensé notre fragilité par le développement de l’agressivité, à la source de la colère et de la haine. Ces poisons sont d’autant plus dangereux qu’ils sont profondément ancrés en nous, dans notre histoire génétique.

Il suffit de regarder les jeunes enfants dans une cour de maternelle pour s’en rendre compte. Chacun pense avoir raison même s’il ne comprend rien à ce qu’on lui dit ou à la situation à laquelle il est confronté, chacun veut accaparer ce que l’autre possède et chacun se sert de la violence pour arriver à ses fins. La volonté de pouvoir et de jouissance est déjà à l’œuvre et elle continuera à agir tout au long de notre vie.

Au fur et à mesure que l’ego se développera, il utilisera ces poisons pour servir ses intérêts et arriver à ses fins. Il nous fera croire que l’on détient la vérité, qu’on a raison contre l’autre, même – et surtout – si on ne le comprend pas. Il nous fera croire qu’accumuler des richesses et avoir du pouvoir nous met à l’abri de l’impermanence et de la mort. Il nous fera croire que notre violence est justifiée par le danger que représentent les autres. Nous lirons des livres aux contenus plus profonds, nous achèterons des jouets plus sophistiqués, nous nous servirions de notre agressivité de façon plus subtile, par la domination et l’asservissement, mais en fin de compte, nous continuerons à agir comme des enfants dans une cour de récréation.

Comme le Fugu…

Le poison est une production, et il n’est dangereux que par les effets qu’il a sur nous et sur les autres, comme le Fugu, ce poisson japonais qui peut nous régaler ou nous tuer selon la façon dont on le prépare…  Par exemple, l’ignorance est à la fois le moteur de notre curiosité, de nos sciences, de nos philosophies et celui de nos superstitions et des pires obscurantismes. La possession des terres et des animaux nous a libéré de la précarité de notre condition de chasseur-cueilleur, amélioré considérablement notre qualité de vie, mais est aussi à la source de l’esclavage, du vol, des guerres… L’agressivité, en tant qu’énergie de défense, nous est bien utile pour résister physiquement et moralement aux difficultés de la vie ou lorsqu’on est confronté à des situations intolérables, mais c’est cette même énergie qui massacre, viole et tue.

Les Trois Poisons ne sont pas hiérarchisés, ils s’auto-alimentent. Par exemple, l’avidité engendre la colère (frustration), la colère engendre l’égarement, l’égarement engendre la haine, etc.  C’est l’ego, en détournant ces énergies vitales pour alimenter nos désirs égoïstes qui produit les poisons et les souffrances qu’ils provoquent.

Nous allons essayer de comprendre plus en profondeur le fonctionnement de ces Trois Poisons dans les articles suivants.

Poison n°1 : L’ignorance

L’ignorance ce n’est pas ne pas savoir, c’est croire qu’on sait

Dans le bouddhisme zen, l’ignorance n’est pas seulement notre incapacité d’atteindre la réalité à cause de la limitation de nos capacités cognitives et intellectuelles, mais la production des illusions, les bonnos, ces fausses réalités auxquelles nous nous attachons, qui nous trompent et nous égarent (à ce sujet, voir l’article Les bonnos sont-ils des illusions). Moha recouvre l’ignorance au sens cognitif du terme, mais aussi le manque de conscience, l’égarement, l’aveuglement provoqués par les illusions que notre ego crée et entretient à travers nos désirs, nos passions, nos peurs ou nos aversions.

Notre attachement à ces illusions est à l’origine de Dukkha, la chaîne de nos souffrances.  Ce qui provoque la souffrance, ce n’est pas l’ignorance en tant que telle, c’est l’illusion de savoir, c’est notre attachement à ce qu’on croit vrai ou juste.  Cet attachement à ce qu’on croit vrai ou juste entretient les émotions négatives qui sont à l’origine de nos souffrances. : l’intolérance, la convoitise, l’addiction, la soumission, la peur…

Je sais que je ne sais rien

L’ignorance, c’est-à-dire notre manque de conscience, plus que notre manque de savoir, c’est le fardeau de notre condition humaine. Nous avons atteint un stade de notre évolution où nous sommes suffisamment conscients pour connaître nos limites : limites cognitives, intellectuelles, spirituelles… Comme disait Socrate : « Je sais que je ne sais rien ». Cela nous distingue des autres espèces vivantes, mais ne change pas beaucoup nos comportements fondamentaux. Ce sont seulement les moyens qui ont progressé avec la maîtrise des technologies : on ne se bat plus à coup de gourdins, mais d’armes sophistiquées, on n’accapare plus de l’or et des pierres précieuses pour s’enrichir, mais des actions d’entreprises que des ordinateurs achètent et revendent en des fractions de seconde, on ne ramène plus des esclaves des pays conquis, on les exploite chez eux, on ne croit plus à des dieux invisibles, on croit au dieu dollar, on ne pratique plus les sacrifices humains, mais on s’entretue toujours au nom de la Bible ou du Coran…

Le contraire de l’ignorance, c’est la conscience totale et sans limites de ce qui est, comme celle que nous prêtons à Dieu. Si nous possédions cette conscience, si nous SAVIONS, au sens le plus exhaustif du terme, c’est-à-dire au point de comprendre et de ressentir physiquement et moralement ce que provoque chacun de nos actes, chacune de nos paroles, dans chaque être vivant, dans chaque atome de notre monde, nous agirions forcément de façon juste. Nous n’aurions plus besoin de lois ni de morale. Nous ne détruirions pas le monde qui nous entoure si nous étions conscients que nous nous amputons d’une partie de nous-mêmes, nous ne serions pas capables de faire souffrir un être vivant si nous ressentions sa souffrance physique et psychologique, nous ne chercherions à dominer personne si nous ressentions l’oppression et les humiliations que notre comportement provoque. Plus notre champ de conscience s’ouvre et s’élargit, plus nous retrouvons cette part de conscience universelle en nous, plus nous pensons et agissons de façon juste et vertueuse. C’est le sens profond du zen.

L’illusion de la vérité

Mais bien peu arrivent à un tel niveau de conscience, si certains y arrivent vraiment… … Alors comme un homme qui marche dans le noir, nous avançons perdus, affolés, bousculant les gens sur notre chemin, cassant tout ce qui nous entoure, en proie à la peur, emportés par la colère, sans être capable de voir les conséquences de nos actes.

Transformer notre ignorance en fausse vérité, voilà le jeu auquel notre ego excelle !  Ne « connaissant » pas le monde dans sa réalité objective, dans sa globalité, l’ego nous fait croire que notre représentation du monde – représentation déformée par nos conditionnements culturels et psychologiques, nos passions, nos désirs, nos émotions du moment… –, est LA REALITE et que ce que nous pensons est LA VERITE.  Ainsi, alors que la Vérité par définition ne peut être qu’unique, il y a autant de vérités que d’individus. « Chacun voit midi à sa porte » disait la sagesse populaire, au temps où il y avait des cadrans solaires au-dessus de l’entrée des fermes.

Le sentiment d’incomplétude

Une autre source de souffrance liée à l’ignorance est le sentiment d’incomplétude. L’ego transforme la conscience de notre ignorance, la part du monde et de nous-mêmes qui nous échappe, en sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction. Nous passons notre temps à penser à ce qu’on voudrait vivre, au point, bien souvent, d’ignorer, ce qu’on vit réellement. Lorsqu’on retrouve l’unité en nous, que l’on sort de la dualité entre ce qu’on vit et ce qu’on veut, il n’y a plus d’incomplétude. Il y a juste ce qui est.

L’ego veut « avoir tout pour être heureux », ce qu’il a (il ne veut pas le perdre) et ce qu’il n’a pas. Mais avoir tout est impossible. C’est ce désir de posséder tout, comme une soif que rien ne peut étancher, qui crée le sentiment d’incomplétude et d’insatisfaction. C’est le deuxième poison :  l’avidité.

Poison n° 2 : L’avidité

Vouloir tout, c’est manquer de tout

Dans la philosophie bouddhiste, l’avidité est assimilée à la soif. La soif de posséder n’est que l’expression, plus profonde, de la soif d’être. C’est notre attachement à l’ego, à notre vision égocentrique d’un soi indépendant des autres, autonome du monde, et permanent qui crée cette soif inextinguible.

L’ego, n’a aucune existence propre. Il n’est fait que de ce que nous avons acquis : un nom, des caractéristiques physiques, intellectuelles et morales, des liens familiaux, sociaux, professionnels, des biens, des savoirs …, et de notre volonté de les conserver et d’en acquérir toujours davantage. Car l’ego s’est construit de telle manière que plus nous possédons, plus nous avons l’illusion d’exister, de nous protéger de la souffrance et de la mort. L’ego transforme la conscience de soi, qui est impermanente, interdépendante, instable, sans substance propre – on en fait l’expérience lorsqu’ on médite – en conscience de moi, qui est l’idée que l’on se fait de soi-même, c’est-à-dire une pure construction mentale. Le sentiment de soif, de manque, est notre attachement à l’ego. Comme un Dieu capricieux, l’ego demande toujours plus d’offrandes à celui qui veut croire en lui.

L’insatiable soif de l’avidité

Depuis des millénaires, l’homme a utilisé sa capacité de penser, de prévoir son futur, d’établir des stratégies en se servant de ses expériences passées, pour répondre à son instinct de survie. Ça l’a amené à stocker ses denrées alimentaires en prévision des périodes de disette et des armes pour chasser ou se défendre. Mais ce qui était naturel et bénéfique pour chacun à l’époque des hommes cueilleurs-chasseurs a commencé à se dévoyer quand, avec sa sédentarisation, l’homme est devenu éleveur-cultivateur. La possession de terre, de bêtes, d’objets, n’était plus un simple moyen de survie mais un moyen de pouvoir. Il s’en est suivi les guerres entre voisins, entre tribus, entre cités, entre pays qui se perpétuent encore de nos jours.

Nos sociétés se sont bâties plus sur l’égoïsme que sur la solidarité. Aujourd’hui, chacun trouve légitime de faire passer la satisfaction de ses désirs, de ses intérêts particuliers, avant le respect des autres et de l’intérêt commun. Nous agissons avec notre planète comme si elle était notre propriété privée. La culture du « moi-je », largement diffusée dans nos médias, ne fait que renforcer ce phénomène. Certaines personnes accumulent de façon totalement irrationnelle des richesses immenses, bien au-delà de leur capacité à les épuiser, en appauvrissant les autres, en pillant notre terre et ses océans. C’est cette avidité qui fait tourner (mal) le monde. Chacun veut plus que son voisin : plus d’argent, plus de terre, plus de célébrité, plus de pouvoir …

Cet obscur objet du désir…

En réalité, ce n’est pas l’objet lui-même qui crée le désir de posséder, c’est le plaisir ou le pouvoir qu’on imagine tirer de sa possession, c’est la satisfaction de son ego. L’objet convoité est toujours une promesse à laquelle on croit. Ainsi, on peut accumuler des biens matériels, des œuvres d’art, des bijoux, des voitures, mais aussi des savoirs, des fonctions honorifiques, des likes sur les réseaux sociaux, des produits de beauté, des relations sexuelles, des performances sportives, et même des expériences spirituelles, poussé par le même désir égocentrique de se sentir plus fort, plus beau, plus intelligent, plus séduisant ou plus vertueux que les autres.

L’avidité est une soif qui n’est jamais étanchée, elle nous maintient dans un état de souffrance permanente, dans un état de manque et d’insatisfaction, tel Tantale, dans la mythologie grecque, condamné par Zeus à ne pouvoir jamais satisfaire sa soif et sa faim. Comme souvent avec les mythes grecs, c’est une belle et profonde allégorie de notre condition humaine. C’est ce que les Bouddhistes appellent le Samsara, ce mouvement circulaire qui peut durer sans fin, alimenté par l’énergie de l’avidité qui nous pousse toujours en avant vers d’autres désirs, d’autres vies, comme un écureuil pédalant dans sa cage.

La méditation, en nous faisant prendre conscience de la vacuité de l’ego, brise l’illusion de la possession. Si « je » n’existe pas, si « je » ne sais ce qu’il sera demain, que peut-il posséder réellement ? On ne lutte pas contre l’avidité, on s’en détache en essayant de ne pas l’alimenter.

Poison n°3 : La haine

Si la haine répond à la haine, comment la haine finira-t-elle?

J’ai remarqué dans les textes bouddhistes français, qu’on traduisait indifféremment Dvesa, l’un des trois poisons de l’homme selon Bouddha, par haine ou colère. Pourtant, il me semble que les deux n’ont pas exactement la même origine.

Ne pas confondre haine et colère

La colère est provoquée par l’avidité, par exemple par la frustration de ne pas avoir ce qu’on désire ou par la peur de le perdre. Dans ce cas, la colère vient du sentiment que l’autre ne nous donne pas assez ou qu’il veut nous priver de ce qu’on a. C’est un pur produit de notre égoïsme

La colère est toujours une réaction provoquée par quelque chose ou contre quelqu’un. Si elle se répète, si on l’entretient, elle peut se transformer en détestation, sentiment qu’on assimile aussi à la haine. Mais il peut y avoir des colères justes, par exemple, contre l’injustice ou les souffrances réelles infligées aux autres ou à soi-même.

Pour moi, la vraie haine est la haine sans visage. Elle n’est jamais juste. Elle n’est provoquée par rien. Elle est en nous, comme une plante vénéneuse, prête à éclore à la moindre occasion. Ces racines s’enfoncent au plus profond de nos peurs ancestrales : la peur de l’inconnu, du différent, de l’autre. C’est cette peur qui nous pousse à rejeter ce qu’on ne connait pas et qui se transforme en haine dès qu’on se croit menacés, personnellement ou collectivement.

La manipulation de la haine

La haine est un sentiment très facilement manipulable, tous les politiques le savent, du fait que par définition on ne connaît pas l’inconnu (excusez le truisme !). On peut donc imaginer ce qu’on veut à son sujet, surtout le pire… On a pu le constater dans toutes les propagandes de guerre ou racistes. L’ennemi, c’est toujours celui qui, pour une raison ou une autre,  n’est pas comme nous.

Mais qui est exactement NOUS ? Comment le définir ? Le plus souvent, c’est un assemblage de points communs : un lieu de naissance, une nationalité, un milieu socioprofessionnel, des convictions politiques, des croyances religieuses, une équipe de football…

Le NOUS nous amène à nous réduire, et à réduire les autres, EUX, à une définition : ce sont des Parisiens, des Marseillais, des blancs, des noirs, des jeunes, des vieux, des communistes, des fascistes, des chrétiens, des juifs, des musulmans… La femme, l’homme disparaissent totalement derrière cette pancarte. Que sait-on de la vie qui se cache derrière tous ces masques identiques, que sait-on de la réalité de l’être humain, de son corps de chair et de sentiment, de son histoire, de ses bonheurs et de ses souffrances ?

La haine collective

Le sentiment d’appartenance est un moteur fort de l’ego pour trouver une « preuve » de son existence et se développer. Avoir une origine, appartenir à un groupe, partager des croyances avec lui est indispensable au récit sur lequel l’ego se construit. Cela nous permet de dire : je suis ceci, je suis comme cela, je suis semblable ou différent de l’autre. Rien n’est plus efficace pour se donner une illusion de perpétuité et de stabilité que de s’identifier à une communauté, d’accrocher sa vie précaire à une terre, une patrie, de partager ses idées, d’habitude si incertaines, pour en faire des vérités immuables, de transformer de simples croyances en traditions, de se trouver des causes communes ou des ennemis héréditaires pour se sentir moins fragile et moins seul.

C’est malheureusement ce besoin d’identité, d’appartenance, sentiment purement égocentrique contrairement à ce que l’action collective pourrait laisser croire, qui est à l’origine de la plupart des haines et des souffrances que ces haines ont infligées à des êtres humains. On n’est raciste, nationaliste, sexiste, homophobe, religieux intégriste, hooligan, que parce qu’on veut faire partie d’un groupe identitaire, rejetant ainsi tous ceux qui n’en font pas partie.

Tous les crimes les plus odieux ont été commis sur ce modèle : génocides, traite des noirs, pogroms, lynchages, camps de « rééducation », attentats terroristes, mais aussi les violences quotidiennes faites aux femmes, en particulier celles qui ne respectent pas les codes de leur communauté, aux homosexuels, aux migrants, aux minorités ethniques et religieuses… On peut même haïr et tabasser à mort quelqu’un, simplement parce qu’il n’est pas du même quartier ou qu’il ne soutient pas le même club de foot !

La compassion

C’est notre attachement à nos désirs égoïstes, à nos croyances et à nos préjugés qui produit la haine. Le contraire de la haine, c’est la compassion, c’est-à-dire la capacité de voir en l’autre, la part d’humanité qu’elle partage avec nous, et dans ce mouvement vers lui, le considérer comme son semblable. Il ne s’agit de l’aimer ni d’accepter des actes qui sont inacceptables, il s’agit de voir l’être humain dans sa réalité, même avec toute sa noirceur, et non de projeter l’idée que l’on se fait de lui, de se contenter de lire l’étiquette qu’on a posée sur son front.

Retirer son humanité à un seul homme, c’est se retirer soi-même de l’humanité.

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