Ego Eveil

Le pouvoir, l’ennemi du bonheur

Parfois une image dit plus que mille mots… (Photo : Sebastiao Salgado)

L’originalité du Bouddhisme, comparé aux autres religions, c’est qu’elle prend le bonheur des humains pour finalité. Pas un bonheur mérité à force de soumission et de sacrifices, pas un bonheur promis dans un Paradis futur et lointain. Non, pour Bouddha, le bonheur ne peut se trouver qu’en soi-même, ici et maintenant. Comment ? Par l’Eveil, c’est-à-dire en prenant conscience de notre vraie nature qui est une source inépuisable d’énergie créatrice et d’amour.

Sortir de sa caverne

S’éveiller, c’est sortir du monde illusoire de l’ego. Comme l’a décrit Platon dans La République, nous sommes enfermés dans notre caverne et nous ne voyons que les ombres que nous projetons sur les parois.  Ces ombres nous effraient ou nous attirent avec autant de force que si elles étaient des créatures réelles. Parce que justement nous croyons que ce sont des créatures réelles ! Mais, si nous pouvions simplement tourner la tête vers l’entrée de la caverne, nous comprendrions que ces ombres n’ont pas de réalité, qu’elles sont créées par lumière du dehors, qu’elles sont juste des projections et que leurs formes sont les formes que nous leur donnons.

L’Éveil, c’est sortir de l’illusion, des bonnos (à ce sujet voir l’article Les bonnos sont-ils des illusions) C’est ne plus regarder les ombres, mais la lumière dans laquelle les ombres prennent forme et s’agitent. Voir la lumière en toute chose et non son ombre, ne pas se laisser tromper par les créations illusoires de notre ego, voilà la source du bonheur que nous propose Bouddha. Ce n’est pas un sentiment provoqué par quelque chose, c’est un état, c’est notre vraie nature.

Nous sommes avant tout une énergie créatrice qui va vers le monde, qui va vers les autres en entretenant une relation d’interdépendance avec eux. On pourrait appeler cela l’Amour si ce terme n’était pas galvaudé et utilisé le plus souvent pour décrire nos passions égoïstes. Car le bonheur dont on parle ici est bien éloigné du bonheur tel que l’entend notre culture consumériste dans laquelle le bonheur est assimilé à la satisfaction permanente et illimitée de nos désirs. Un koan zen dit : « Nous ne pouvons pas manger le gâteau peint sur le mur ». L’ombre que nous projetons sur le mur ne pourra jamais rassasier notre appétit ! Voilà l’origine de la plupart de nos souffrances. Car nous souffrons plus souvent de ce que notre ego projette sur les parois de notre boîte crânienne : nos souvenirs, nos jugements, nos opinions, nos désirs, nos peurs…, que de ce que nous vivons réellement.

La volonté de puissance

Alors, me direz-vous, qu’est-ce qu’on attend pour être heureux, comme le chantait Ray Ventura, qu’est-ce qui nous en empêche si c’est notre nature de l’être ? Qu’est-ce qui nous empêche de vivre en harmonie avec les autres en nous libérant du même coup de la peur, de la méfiance, de la rivalité, de la convoitise, de la haine ? Si nous aspirons au bonheur, pourquoi y arrivons-nous si difficilement individuellement, et jamais collectivement ? Serait-ce plus compliqué de vivre en paix que d’entretenir des armées, des polices et des frontières ?

Il existe en l’homme une force plus puissante et plus ancienne que son aspiration au bonheur, c’est sa volonté de puissance, son besoin de pouvoir. Cette volonté de puissance est constitutive de la vie elle-même. Comme l’a souligné Schopenhauer, la vie est force et volonté d’être. Pour perdurer et se reproduire, toute forme de vie doit exercer son pouvoir d’une manière ou d’une autre sur son environnement. C’est vrai des bactéries, des virus, des plantes, des insectes, des poissons, des mammifères et des humains. Mais chez l’homme, cette force vitale est détournée par l’ego qui transforme la volonté d’être en volonté de pouvoir. Cette volonté de pouvoir s’exprime par notre volonté de dominer l’autre, mais aussi à travers notre insatiable désir de posséder, les choses comme les êtres.

Le gardien de la forteresse

L’ego se construit en dressant un mur entre moi et les autres, moi et le reste du monde, et protège ce moi comme on défend une forteresse assiégée. (à ce sujet lire l’article Casser les murs). L’ego nous fait croire qu’en agissant ainsi nous protégeons notre vie, alors qu’en réalité nous ne cessons de la mettre en danger et de mettre en danger celle des autres. Mais l’ego ne défend pas la vie – la vie n’aspire qu’à la paix et au bonheur propice à la faire prospérer – il défend notre “moi”, la petite forteresse qu’il a bâtie en nous. Ainsi, le moteur de l’ego n’est pas la recherche du bonheur, mais la recherche du pouvoir pour soumettre les autres et même le monde qui nous entoure à son désir de puissance.

Mais si l’instinct de survie nous amène spontanément à nous défendre du danger réel, l’ego, lui, comme un veilleur derrière son mur d’enceinte, imagine les dangers hypothétiques, développe en nous des sentiments de peur et d’insécurité complètement déconnectés de la réalité vécue, auxquels nous réagissons comme si nous étions réellement agressés en échafaudant des stratégies d’évitement ou de combat. Alors, qu’en réalité nous ne pouvons survivre sans le monde qui nous accueille et sans les autres qui nous entourent, nous croyons défendre notre vie en nous opposant au monde et aux autres. Nous croyons nous sauver en étant égoïstes, avides, agressifs, mais en réalité nous participons à notre destruction personnelle et collective.

L’ego collectif

Le besoin de pouvoir nous pousse à nous regrouper en tribus pour faire masse, pour être plus fort, mais bien peu d’entre nous ne deviennent chefs, ni même ne le souhaitent. Alors, ils cherchent leur pouvoir dans la protection du dominant, en devenant leurs vassaux, leurs courtisans, au prix d’y perdre leur liberté, parfois leur dignité. On voit ça tous les jours dans les gangs, dans la politique ou à l’intérieur des entreprises, avec les rivalités qu’engendre la course permanente pour se placer près du chef, du roi, du Président… C’est ainsi que, paradoxalement, notre besoin de pouvoir nous pousse à la soumission, à nous livrer pieds et poings liés à des tyrans qui nous oppriment, nous imposent leur politique, leurs lois, leur Dieu et nous entrainent dans des conflits dévastateurs. En un mot qui font notre malheur !

Toutes les sociétés humaines se sont construites sur ce modèle, sur le modèle d’un ego collectif où l’illusion d’une l’identité commune se substitue à l’illusion du moi individuel. Car, qu’est-ce qu’un pays, un état, une idéologie, une religion, sinon une histoire à laquelle nous croyons ensemble et à laquelle nous nous identifions.

A chacun sa tribu

Aujourd’hui nos tribus sont plus complexes qu’autrefois et nous pouvons adhérer à des identités multiples : familiales, géographiques, culturelles, idéologiques, sociologiques, religieuses…et trouver dans l’appartenance à chaque groupe de « bonnes raisons » de rejeter l’autre, de le combattre ou de le soumettre, voire de l’exterminer. Je vous laisse faire vous-même la somme des violences, des massacres, des guerres, des vies brisées par la haine que produit cette mécanique absurde et destructive.

Je dis absurde, car dans la plupart des cas, le danger est juste supposé. L’autre, l’étranger, le dissident, l’incroyant sont des menaces parce qu’on ne les connaît pas. Ils ne représentent un danger que parce que nous voulons lutter contre eux, ou plus exactement contre l’idée que nous nous faisons d’eux. Adhérer à un groupe, sous les dehors altruistes que peut prendre la défense de causes communes, n’est le plus souvent qu’une façon de défendre plus efficacement ses propres intérêts ou ses propres convictions, de satisfaire le désir de puissance de son ego.

Et si nous choisissions le bonheur

Les gens sont malheureux du malheur qu’ils créent eux-mêmes, individuellement et en groupe. Si nous faisions le choix de rechercher le bonheur, le sien et celui des autres, plutôt que le pouvoir, combien de souffrances pourrait-on économiser. Et combien de dépenses pourrions-nous consacrer non à prévoir la destruction des autres, mais à bâtir un monde meilleur ensemble.

Nous avons peur de souffrir, de perdre ce que nous possédons, ce et ceux que nous aimons. La peur du malheur, tel que nous l’imaginons, le pensons, le ressentons, nous envahit totalement, et, comme les ombres sur les parois de la caverne, nous détourne de notre vraie nature lumineuse et créatrice. Tous nos comportements sociaux sont encore dictés par ce désir puissant de dominer l’autre physiquement, socialement, intellectuellement et sexuellement. Tous nos conflits, sans exception et donc nos souffrances, trouvent leurs racines dans notre volonté de pouvoir.

Et si nous choisissions le bonheur plutôt que le pouvoir…

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