Conscience Meditation

Casser les murs de notre tête

Un mur, d’un côté la haine, de l’autre la peur. Au bout, la guerre.

Krisnamurti nous dit : « Lorsque vous vous dites Indien, Musulman, Chrétien, Européen, ou autre chose, vous êtes violents. Savez-vous pourquoi ? C’est parce que vous vous séparez du reste de l’humanité, et cette séparation due à vos croyances, à votre nationalité, à vos traditions, engendre la violence ». Cette phrase résonne de façon terriblement actuelle quand on entend les discours politiques d’aujourd’hui, les polémiques entretenues dans les médias et les réseaux sociaux, fondés sur l’opposition permanente entre nous et eux.

Eux, ce sont tous ceux qui n’ont pas la même nationalité, la même couleur de peau, la même religion, la même sexualité, les mêmes opinions, qui n’appartiennent pas à la même classe sociale… Mais qui est nous ? Que veut dire le même ? Car avant d’exclure l’autre, le différent, il faut d’abord réunir tous ceux qu’on considère comme les mêmes. Qui est le même que moi ? Qui est le même que l’autre ?  Être une femme, un homme, un non-genré, un noir, un blanc, un musulman, un bouddhiste, un bourgeois ou un ouvrier ne fait pas de moi le même que celle ou celui avec qui je suis confondu. On ne peut réduire un être humain à ses origines ethniques et sociales, à sa sexualité, à ses convictions politiques ou religieuses. Il y a autant de visages différents, et derrière ces visages de vies différentes, qu’il y a d’individus. Refuser de réduire ce visage, cette humanité toujours unique, à un même, rend impossible toute forme de sexisme, de racisme, de séparatisme, toute forme d’exclusion et de persécution. C’est ce qu’a si bien exprimé Emmanuel Levinas dans cette phrase tirée d’Ethique et Infini : « Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins dont le sens consiste à dire : « tu ne tueras point ».

Créer la différence pour alimenter la haine

Créer la différence, c’est alimenter la peur. Et la peur engendre la haine. Tous les hommes de pouvoir le savent et l’utilisent.  Pour assoir leur emprise, ils exploitent ces différences, créent des clivages, désignent des ennemis, décrètent ce qui est bien (généralement ce qui est conforme à leurs idées), et ce qui est mal (tout ce qui s’y oppose). Les dictateurs ordinaires parlent au nom de l’intérêt du peuple, les intégristes religieux, de la volonté de Dieu afin de donner plus d’autorité à l’expression de leur propre volonté de puissance. Ils instrumentalisent des mots comme patrie, identité, civilisation, peuple, race, loi, Dieu, justice, liberté, etc. Et ils en inventent d’autres qui se finissent généralement en isme…

Des mots qui peuvent devenir, l’Histoire peut en témoigner, des armes de destruction massive. Ce ne sont pas des familles qu’on a sauvagement enlevées de leurs villages Africains pour les vendre comme esclaves en Amérique, c’étaient des « sauvages ». Ce ne sont pas des jeunes gens pleins de vie et de rêves qu’on a envoyé se faire tuer, estropier, défigurer dans les tranchées boueuses de Verdun pendant la guerre de 14-18, c’étaient des « patriotes ». Ce ne sont pas des hommes, des femmes, des enfants que les nazis ont exterminés, mais des « juifs ». Ce ne sont pas des êtres humains que Staline, Mao ou Pol Pot ont déportés par millions dans leurs camps de rééducation, mais des « ennemis du peuple » et des « contres révolutionnaires ».

Krisnamurti à raison, la différence sert à exclure l’autre. Dire qu’il n’est pas le même, c’est lui ôter son humanité – « il n’est pas comme moi » –, c’est en faire un être sans visage, condition préalable pour pouvoir le maltraiter, le réduire au silence, en faire un esclave et même le tuer sans se sentir coupable.  Car si je regarde vraiment le visage de l’autre, il ne m’est plus étranger, il devient une part de moi-même, dans cette intersubjectivité qui fait de l’autre, non le même, mais mon semblable. Je sais ce qui il est : un humain comme moi, habité par les mêmes sensations, les mêmes émotions, les mêmes sentiments que moi. Et je m’en sens responsable parce qu’il porte une part de mon humanité. Le détruire, c’est détruire une part de moi-même.

Le pouvoir ne peut se bâtir sur la tolérance.

Le pouvoir ne peut se bâtir sur la tolérance, sur la compassion, sur l’amour du prochain prôné par Jésus, sur l’idée humaniste que tous les hommes se valent et qu’aucun n’est en droit, quel que soit son rang ou l’idée qu’il défend, de dominer ou détruire l’autre. La guerre, les dictatures, le fanatisme religieux font exactement le contraire. Et nous, malheureusement, à notre petit niveau, nous avons tendance à fonctionner de la même façon, à réduire l’autre à sa différence, à préférer projeter sur lui nos aprioris et nos préjugés, plutôt que de regarder son visage.

Aujourd’hui, dans nos sociétés industrialisées où l’individu est perdu dans l’anonymat de la masse –  d’où ce désir de plus en plus répandu de vouloir se faire remarquer, de devenir célèbre –  le paradoxe auquel nous assistons, c’est que sous couvert de défendre la liberté de chacun, tout le monde revendique la reconnaissance de ses particularités en créant des communautés de plus en plus réduites et identitaires qui rejettent tous ceux qui ne sont pas les mêmes qu’eux, et se referme dans un communautarisme de plus en plus étroit et exclusif. Chacun recherche son même pour mieux rejeter tous les autres. Les réseaux sociaux en sont un bel exemple.

Séparer les êtres humains entre mêmes et différents, nous permet de bâtir des murs entre nous et eux. On peut dresser ce mur n’importe où, entre deux pays, c’est-à-dire deux peuples – le modèle classique dont l’efficacité qui se compte en centaines de millions de morts au cours de l’histoire n’est plus à démontrer – mais le plus souvent, ce mur ne sépare aucune zone géographique, il sépare juste les hommes : l’élite contre le peuple, les révolutionnaires contre les conservateurs, les croyants contre les mécréants, les autochtones contre les migrants… Pour exister, les populistes et les dictateurs ont besoin d’ériger des murs, de se hisser dessus et d’exciter le peuple en attisant la peur naturelle de l’étranger, du différent, de l’inconnu. Le danger vient toujours de l’autre côté du mur. Il faut un mur pour faire croire qu’un ennemi se cache derrière, même si on ne peut le voir réellement. Ces murs sont censés être là pour nous protéger, mais très vite ils servent à nous enfermer comme des moutons apeurés dans leur enclos.

Derrière le mur, on ne voit pas l’autre. On ne connait pas sa vie, ses rêves, ses souffrances, ses histoires d’amour. On ne voit pas le père, la mère, l’enfant. C’est juste un nom, comme une étiquette collée sur un bagage sans qu’on sache ce qu’il y a à l’intérieur. On peut facilement le détester, en faire un ennemi, parce qu’il n’a aucune réalité.

Les murs sont dans notre tête

La méditation nous aide à démolir les murs qu’on a dressés dans nos têtes pour nous séparer des autres et du monde. Elle nous aide à voir et ne plus seulement chercher à reconnaitre, à écouter et ne plus seulement chercher à avoir raison, à prendre conscience de l’autre dans sa réalité en oubliant nos aprioris et nos opinions dans lesquelles se forment nos peurs, nos haines et s’arment nos bras. Pour voir l’autre, pour l’appréhender dans la réalité de sa vie, et non pas seulement à travers l’idée qu’on se fait de lui, il faut partager, ne serait-ce qu’un instant, notre vie avec la sienne. Prendre le risque de laisser entrer une part de lui en nous, et de lui offrir une part de nous-mêmes. Il faut casser le mur qui nous sépare.  Cela s’appelle l’Amour.

3 Commentaires

  • Valéry Sauvage

    “Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ” écrivait St-Exupéry.
    Il faut trouver le dénominateur commun, qui nous unit tous, et alors on s’enrichit mutuellement de nos différences.

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  • eric

    Très bel article et tellement contemporain des instants que nous vivons depuis quelques dizaines de mois 🙏

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  • Mazen Fu Sho

    Juste un grand merci !

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