Conscience Meditation

Les bonnos sont-ils des illusions ?

Parfois on croit ce qu’on voit, parfois on voit ce qu’on croit, c’est ce que nous appelons la réalité…

La notion de bonno occupe une place centrale dans le bouddhisme zen et dans les textes de Bouddha Shakyamuni. Mais qu’est-ce exactement qu’un bonno ? On traduit souvent le mot par illusion, ce qui est déjà en contradiction avec la vision non dualiste du bouddhisme. En effet l’illusion s’oppose généralement à la réalité, or nous sommes condamnés ontologiquement à saisir le monde à travers le filtre de nos sens et des capacités cognitives de notre cerveau, nous ne pouvons connaître le monde qu’à travers la représentation que nous en avons. Il y a donc toujours une part d’illusion dans notre réalité, et une part de réalité dans nos illusions.

La réalité est un bonno

Le mot réalité est à lui seul un bonno. Pourquoi ? Parce que la réalité est une construction mentale. La « chose en soi », on le sait depuis Emmanuel Kant, nous est inaccessible. Nous n’avons accès qu’à ce qui apparaît pour nous, aux phénomènes. Mais il serait superficiel d’en conclure que la monde est illusion, comme le font beaucoup de philosophies orientales. Comme je l’ai déjà exprimé au début de cet article, notre représentation du monde n’est ni réalité ni illusion, elle EST notre monde. Toute tentative pour essayer de voir au-delà du phénomène est vain et ne peut aboutir qu’à une forme de croyance.

L’illusion n’est donc pas dans le phénomène, mais dans la vision erronée que nous avons des phénomènes. Croire que ce que nous percevons est réalité, attribuer aux choses une existence propre, autonome, permanente et indépendante de nous, est à l’origine des bonnos.

Nos constructions mentales

Notre capacité de différencier, de discriminer, de nommer est fort utile dans notre vie courante et nous permet de communiquer entre nous. Si nous sommes incapables d’imaginer comment une abeille ou un lézard voient le monde, nous avons la preuve dès notre plus jeune âge que les autres humains perçoivent le monde de la même manière que nous. Nous pouvons parler d’une table, même si nous n’avons aucune table devant les yeux et chacun comprendra de quoi il s’agit. Pourtant aucun de nous n’aura exactement la même image mentale de la table : quelle forme, quelle matière, quelle couleur ?… Et même si vous pouviez reconstituer mentalement de façon exacte la table que j’ai devant les yeux, elle n’aurait pas pour autant d’existence réelle pour vous. C’est juste une construction mentale.

Le remplacement de l’expérience – ma perception du monde – par l’idée crée le bonno. Ainsi, l’idée que je me fais de la table est totalement déconnecté de ma perception de la table. Mais en revanche, je vais m’attacher à cette représentation, à cette image, comme si j’en faisais réellement l’expérience, comme si l’idée que je crée de la chose était la chose réelle.

Le bonno est attachement

« En ultime analyse toute chose n’est connue que parce qu’on veut croire la connaître » dit un koan zen, en mettant l’accent sur le fait que ce que nous pensons connaître n’est pas seulement notre croyance, mais le fruit de notre volonté de croire.

Cet attachement à ce qu’on croit vrai fait partie intégrante du bonno. En réalité, ce n’est pas parce qu’on croit qu’une chose est vraie qu’on y est attaché, mais c’est parce qu’on y est attaché qu’on la croit vraie. C’est l’ego, en s’attachant à son interprétation du monde, qui va transformer nos perceptions, nos idées, notre « vision », en chose vrai. L’ego a besoin de ce processus pour se bâtir lui-même, pour nous maintenir dans l’illusion de notre indépendance et de notre permanence. Ainsi, l’ego va nous pousser à rejeter toute interprétation du monde différente de la nôtre et transformer ce qu’il croit être vrai en VERITE.

On se bat toujours pour des idées…

Celui qui se bat pour un Dieu, ne défend en fait personne, sinon lui-même, sa propre croyance à laquelle il s’identifie : je suis chrétien, bouddhiste, musulman, juif… « Je » a besoin d’être quelque chose. Il en est de même des idéologies. On se bat toujours pour une idée, mais à travers cette idée, c’est nous que nous défendons, c’est notre propre existence.

On peut tuer pour défendre un bout de terre dans son jardin ou sur une frontière, non pour la valeur réelle de la terre, mais pour défendre l’idée que l’on se fait de sa possession, de son droit, pour défendre une partie de soi-même. Quand on s’engage pour sauver la planète, noble cause entre toutes, c’est en réalité notre vie et celle de nos descendants qu’on veut sauver. La planète n’a pas besoin de nous pour survivre, ce serait plutôt le contraire… Tout combat, même le plus juste, du fait même qu’il nous oppose – moi se bat toujours contre –, est forcément égocentrique.

La réalité imaginaire

Ainsi, les bonnos naissent de nos constructions mentales, mais ils se développent parce qu’on s’y attache affectivement. Une graine reste une graine tant qu’on ne la plante pas dans la terre. C’est parce que nous nous attachons à nos idées que les bonnos se « réalisent » en nous. La colère, la jalousie, la convoitise, la rancœur, les regrets, tous ces sentiments qui empoisonnent notre existence naissent, non d’une situation réelle, mais de notre interprétation de cette situation, de notre jugement. C’est notre désir de possession, de domination, de plaisir  qui est le plus souvent la cause de nos tourments, pas l’objet lui-même.

On parle aujourd’hui de réalité imaginaire. Il est intéressant de voir comment la psychologie moderne a retrouvé des concepts que les hindous et les bouddhistes avaient développés il y a plus de 2000 ans. C’est cette réalité imaginaire, cette capacité de nous réunir autour d’une idée de nous-même, d’une identité, d’une histoire, de croyances communes qui est à l’origine de nos civilisations. Mais c’est la même réalité imaginaire qui est à la source de tant de conflits, de guerres, de souffrances.

La vision juste

Méditer, c’est retrouver la vision juste, c’est-à-dire ce qui EST et non ce qu’on croit voir. Croire que nos constructions mentales, nos représentations du monde sont la réalité, et pire encore, la Vérité, voilà le premier des bonnos et le plus dangereux.

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