Esprit Meditation

Faire silence

“L’esprit silencieux est étonnamment actif, vivant et puissant, mais sans aucune visée particulière. Seul cet esprit est littéralement libre…” Jiddu Krishnamurti

À l’expression faire le vide, je préfère celle de faire silence. D’abord parce qu’on ne peut pas faire le vide, on peut juste prendre conscience du vide. Prendre conscience, par la pratique de la méditation, de l’irréalité de nos constructions mentales auxquelles s’attachent notre ego,  ce que les bouddhistes zen appellent les bonnos. Faire silence, c’est tout simplement se taire !

Tout le monde peut se faire taire, il suffit d’interrompre ce bavardage incessant que nous entretenons avec nous-mêmes, d’arrêter de commenter, de juger, de se rappeler, de comparer… De ne pas se laisser entraîner à réagir à nos pensées, à s’identifier à elles, à provoquer dans le corps et l’esprit des sensations, des émotions totalement déconnectées de ce que nous vivons à l’instant présent. Ce n’est que dans le silence intérieur, dans le recueillement, qu’on peut apaiser son mental et retrouver sa plénitude, sa paix intérieure.

Le silence a toujours été associé à la sagesse, à la spiritualité, à l’introspection, à l’expérience mystique, quels que soient les types de méditations. Il occupe une place centrale dans la vie religieuse des moines bouddhistes et chrétiens, mais heureusement on peut y accéder sans vivre dans des monastères !

Sans silence, pas de musique !

Imaginez un morceau de musique sans silence. Ce serait une cacophonie incessante ! Pourtant, c’est souvent ce qui se passe dans nos têtes : trop de notes jouées en même temps, trop de paroles, plus assez d’espace pour les silences et on ne s’entend plus, on n’entend plus les autres, on n’entend plus les harmonies de la vie.

Il y a dans chaque silence la résonance de l’instrument qui vient de jouer, comme  le coup de gong au début de zazen, qui résonne longtemps après que la méditation ait commencé. C’est le son du passé qu’il faut laisser mourir pour pouvoir entendre la suite de la mélodie. Et la préparation de la prochaine note, de la prochaine harmonie, prêtes à jaillir dans le moment présent, encore vierge.

Sans silence, il n’y aurait pas de musique, pas de parole. C’est dans les silences que les sons se dessinent et que les rythmes se composent. Le silence fait partie de la musique comme le vide fait partie de la forme.

Le silence de Krishnamurti

Krishnamurti , philosophe et maître spirituel indien du 20e siècle, est celui qui a le mieux parlé du silence intérieur, notamment dans La révolution du silence. Ce silence, c’est le détachement de l’esprit de ce qu’il pense, c’est le retour à une pure conscience. Les pensées entretiennent l’illusion du moi, l’illusion de la continuité du temps et de la permanence en reliant entre eux, de façon imaginaire les moments que nous vivons, en créant des liens entre nos perceptions, nos sensations, nos sentiments…

Pour Krishnamurti, le silence naît quand s’efface toute séparation entre celui qui observe et ce qui est observé. Quand l’arbre que je regarde n’a plus de nom, n’est plus un concept d’arbre, la reconnaissance d’un arbre déjà vu dans le passé… Quand je suis tout entier dans la perception, dans cette partie commune qui me relie à l’arbre, qui me relie au monde. Durant le temps où je l’observe, je disparais en tant que moi, et l’arbre disparaît en tant qu’arbre. Cet état méditatif, proche de la contemplation, qui est produit par l’attention portée au réel, sans intervention de la pensée, c’est ce que Krishnamurti appelle le silence.

Il en est de même avec les êtres humains. C’est en s’imposant le silence qu’on peut entendre les autres, écouter vraiment leurs paroles, sans chercher à avoir raison, à imposer nos aprioris, sans réduire l’autre à un nom, à un qualificatif, une opinion, une appartenance ethnique, religieuse ou idéologique, à ces idées toutes faites qui nous évitent de le voir vraiment, de regarder son visage – le visage dont parle d’Emmanuel Lévinas  (voir Entre nous, rubrique A lire) et qui nous rappelle à notre humanité –,   pour mieux se convaincre que cet autre n’est pas notre semblable, que nous pouvons donc l’ignorer, ou pire, le détruire si nous le croyons dangereux.

Dans le bruit, on écoute, dans le silence on entend

Faire silence ne naît pas de notre volonté – je vais essayer de ne plus penser, par exemple –, mais au contraire, de notre détachement, de notre renoncement à vouloir penser les choses pour les contrôler, les dominer, les manipuler à notre avantage…

Quand on est entouré de bruits, il faut faire un effort pour entendre un son, une parole. On est obligé de fixer son attention sur un point, et on n’entend réellement rien d’autre. Alors que dans le silence, sans effort d’attention nous remarquons le souffle de notre respiration, le moindre bruissement de feuilles, le moindre insecte qui vole autour de vous, le moindre chuchotement. Sans volonté particulière, nous sommes conscients de ce qui se passe autour de nous à l’instant présent. C’est exactement dans cet état d’esprit que nous devons pratiquer la méditation zen. Le zazen est toujours silencieux : pas de Mantra, pas de prière, pas dialogue intérieur. Le silence fait partie du lâcher prise.

Hishiryo

C’est dans ce silence intérieur qu’apparait hishiryo, la pensée sans penser, qu’on peut traduire aussi par « conscience universelle d’avant la pensée ». Maître Roland Yuno Rech décrit hishiryo, ainsi : « Pendant zazen nous pouvons faire directement l’expérience de ce qui ne peut pas être appréhendé par la pensée. Les graines de l’inconscient se manifestent comme des bulles qui remontent à la surface et disparaissent sans laisser de traces. En laissant passer les pensées et en cessant de choisir et de rejeter quoi que ce soit, la conscience hishiryo se manifeste. Elle est inqualifiable, car au-delà de la pensée. »

Écouter le silence, c’est retrouver notre état originel, une pure conscience, un esprit neuf, qui jaillit de l’instant présent, vierge de tout souvenir et de projets d’avenir. Il faut retrouver le silence en soi pour reprendre contact avec le monde et les autres, entrer en communion, être en éveil.

À l’origine il n’y a que le silence. Les sons, les notes, les mots se posent dessus comme des oiseaux sur la branche. Ils arrivent toujours de quelque part et repartiront bientôt pour aller plus loin emportés par le temps qui passe. Seul le silence demeure.

Le silence n’a ni passé ni futur.

 

6 Commentaires

  • Roland

    Des écrits qui recale mon esprit…merci

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  • Pégand christian

    Méditer sans relâche …,,, et aimer 🙏😍

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    • Richard Seff

      L’un conduit à l’autre…

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  • Max Ruiz

    Ces mots évoquent pour moi ce que Gurdjieff appelle « le rappel de soi » (se souvenir de soi-même). J’ai atteint cet état deux ou trois fois, il y a longtemps. Mais c’est ici si bien présenté, je vais essayer.

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    • Richard Seff

      Alors je n’ai pas écrit pour rien !

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