Conscience Meditation

Casser les murs

Un mur, d’un côté la haine, de l’autre la peur, au bout, la guerre.

Krisnamurti nous dit : « Lorsque vous vous dites Indien, Musulman, Chrétien, Européen, ou autre chose, vous êtes violents. Savez-vous pourquoi ? C’est parce que vous vous séparez du reste de l’humanité, et cette séparation due à vos croyances, à votre nationalité, à vos traditions, engendre la violence. Celui qui cherche à comprendre la violence n’appartient à aucun pays, à aucune religion, à aucun parti politique, à aucun système particulier. Ce qui lui importe c’est la compréhension totale de l’humanité. »

Créer la différence, c’est alimenter la haine

Créer la différence, c’est alimenter la peur et la peur engendre la haine. Tous les hommes de pouvoir le savent et l’utilisent. L’ennemi commun c’est celui qui n’a pas la même nationalité, la même origine ethnique, ma même religion, la même idéologie…  Pour assoir leur emprise, ils exploitent les différences, créent des clivages, désignent des ennemis, décrètent ce qui est bien (généralement ce qui est conforme à leurs idées), et ce qui est mal (tout ce qui s’y oppose). Les dictateurs ordinaires parlent au nom de l’intérêt du peuple, les religieux, de la volonté de Dieu, afin de donner plus d’autorité à l’expression de leur avidité de puissance. Ils instrumentalisent des mots comme patrie, identité, civilisation, peuple, race, loi, Dieu, justice, liberté, etc. Et ils en inventent plein d’autres qui se finissent en isme…

Krishnamurti à raison, la différence sert à exclure l’autre. N’être plus semblable ôte à la personne son humanité, condition préalable pour pouvoir la maltraiter et même l’éliminer sans se sentir coupable. Ce ne sont pas des hommes, des femmes, des enfants que les nazis ont déportés, même eux auraient eu du mal à le justifier, mais des juifs, c’est-à-dire un mot associé à l’idée d’un danger supposé. Ce ne sont pas des êtres humains que Staline, Mao ou Pol Pot ont déportés par millions dans leurs camps de rééducation, mais des « ennemis du peuple ».

Le pouvoir ne se bâtit jamais sur la tolérance.

Le pouvoir ne peut se bâtir sur la tolérance, sur la compassion, sur l’amour du prochain prôné par Jésus, sur l’idée humaniste que tous les hommes se valent et qu’aucun n’est en droit, quel que soit son rang ou l’idée qu’il défend, de dominer ou détruire l’autre.

La guerre, la folie collective sont des cas extrêmes, heureusement, mais nous avons tous tendance à fonctionner de cette façon, à réduire l’autre à sa nationalité, sa supposée race, sa religion, son orientation sexuelle ou politique, sa classe sociale… En réalité, nous ne voyons pas l’autre dans sa réalité, mais nous projetons sur lui nos préjugés et nos aprioris. Qui a déjà pu constater ces différences dans le sang, la chair, le cerveau de quelqu’un ?

Aujourd’hui, en dehors du cercle intime de la famille et des amis, l’autre est toujours perçu comme un étranger et nous ne le voyons qu’à travers ses différences. C’est le plus souvent un gêneur sur notre chemin, à moins que nous puissions l’utiliser pour assouvir nos désirs ou servir nos ambitions personnelles. Au mieux nous l’ignorons, au pire nous le rejetons et nous cherchons à le détruire.

Un mur pour nous séparer

Contrairement à la tribu dans lesquelles nous avons vécu durant des dizaines de milliers d’années et où chaque individu était connu de tous, avait une histoire, un rôle, une place, nos groupes identitaires – nos tribus d’aujourd’hui – sont des abstractions : nous appartenons à un pays, une catégorie socioprofessionnelle, une communauté idéologique ou religieuse…

Qu’est-ce en effet qu’une nation, une frontière, un peuple, une religion, un parti politique sinon des créations de notre imaginaire collectif, une croyance ? (Je renvoie à ce sujet au livre passionnant de Yuval Noa Harari : Homo Sapiens, dans la rubrique A lire). Mais cela permet de construire des murs séparant les hommes entre bons et mauvais. Les bons étant ceux qui sont du même côté du mur que nous, les mauvais de l’autre côté (cela fonctionne paradoxalement de la même manière de chaque côté…).

On peut dresser ce mur n’importe où, entre deux pays, c’est-à-dire deux peuples – le modèle classique dont l’efficacité qui se compte en dizaine de millions de morts n’est plus à démontrer –, mais aussi entre deux villages comme au Rwanda ou entre deux quartiers pour séparer les noirs des blancs, les chrétiens des juifs, les pauvres des riches…

Mais le plus souvent, ce mur ne sépare aucune zone géographique, il sépare juste les hommes : l’élite contre le peuple, les révolutionnaires contre les conservateurs, les croyants contre les mécréants, les autochtones contre les migrants…

Un mur pour nous enfermer

Pour exister, les populistes et les dictateurs – ces derniers n’étant que le prolongement des premiers –  ont besoin de construire des murs, de se hisser dessus pour exciter leur peuple en attisant la peur naturelle de l’étranger, du différent. Le danger vient toujours de l’autre côté du mur. Il faut des murs pour que l’ennemi se cache derrière, pour l’imaginer, faute de le voir réellement. Il faut des des murs pour nous protéger. Mais très vite les murs  nous enferment  comme des moutons apeurés dans leur enclos.

Derrière le mur, on ne voit pas l’autre. On ne connait pas sa vie, ses rêves, ses souffrances, ses histoires d’amour. On ne voit pas le père, la mère, l’enfant. C’est juste un nom, comme une étiquette collée sur un bagage sans qu’on sache ce qu’il y a à l’intérieur. On peut facilement le détester, en faire un ennemi, parce qu’il n’a aucune réalité, aucune identité, aucun regard, aucun visage. Car, dès que je regarde le visage de l’autre, il ne m’est plus étranger. L’autre devient une part de moi-même, dans cette intersubjectivité qui fait de l’autre, non le même, mais mon semblable. Je sais ce qu’il est : un humain comme moi, qui ressent les mêmes sensations, les mêmes émotions, les mêmes sentiments que moi. Et je m’en sens responsable parce qu’il porte une part de mon humanité. Le détruire, c’est détruire une part de moi-même.

Le réel est au-delà du mur

Le sens de la méditation, pour moi, c’est de prendre conscience du réel, en opposition à la réalité imaginaire qui occupe notre esprit à longueur de journée (souvenirs, projections, pensées, opinions…). C’est dans cette réalité imaginaire que se forment nos peurs, nos haines et que s’arment nos bras. Prendre conscience du réel, c’est prendre conscience de l’autre et ne pas le remplacer par  l’idée qu’on se fait de lui. C’est casser les murs de nos à priori, de nos préjugés, de nos constructions mentales. C’est partager la part de l’autre en nous, et la part de nous en l’autre.

Casser les murs, c’est aimer.

 

 

Pas de commentaire

Laissez votre avis